Poésie du terroir • Élite rustique


  • Édouard Michaud • Étang | Les rendez-vous du vers

    Étang

    Édouard Michaud


    Solitude absolue au bord de l’étang calme
    Qu’un souffle à peine atteint dans le soleil léger.
    La feuille est lisse aux troncs qu’on voit en lui plonger
    Et dont les rameaux lourds ont des ampleurs de palme.

    Pris à l’émail sorti de très artistes doigts,
    Le fugitif saphir d’un martin-pêcheur passe.
    Une carpe a sauté, floc géant — un rapace
    Gagne, point inquiet, d’un vol pesant les bois.

    La noire poule d’eau fait son appel bizarre.
    À portée de caillou, la Dronne exquise égare
    Parmi des prés son flot impeccablement net ;

    Et delà la clé grise où quelque fusain bouge,
    Un coteau de rocs noirs et de bruyère met
    Au bleu parfait du ciel son arc de splendeur rouge.
  • Angély Andrieu • La moisson bleue | Les rendez-vous du vers

    La moisson bleue

    Angély Andrieu


    Un vent frais fait frémir les sapins sur les pentes,
    Ride, au creux du vallon, l’eau du lac endormi,
    Et vers le mont drapé de vapeurs à demi
    Va, gonflé du parfum des sauges et des menthes.

    Une invisible main lève, comme une mante,
    De l’épaule du pic frileux le brouillard gris ;
    Sur le pas du Berger, un troupeau de cabris,
    Cornes hautes, au flanc des rochers bruns, serpente.

    Et le ciel est un champ immense de bleuets
    Où la brise éparpille un vol blanc de duvets ;
    Or, le temps est venu de la moisson florale :

    Le char des moissonneurs entre dans le sillon,
    Et le monde ébloui voit, dans un tourbillon,
    Tourner le moyeu d’or de la roue aurorale.
  • Louis Duplain • Intérieur paysan | Les rendez-vous du vers

    Intérieur paysan

    Louis Duplain


    Auprès de la fenêtre aux rideaux de coton
    La table de sapin, blanche et bien équarrie ;
    Le dressoir aux vieux plats où des amants se rient
    Des injures du temps, sous un galant dicton ;

    Balançant lentement son disque de laiton
    L’horloge entre Joseph et la Vierge Marie
    Et, pris entre sa gaine et la tapisserie,
    L’almanach rapporté du chef-lieu de canton ;

    Un globe au milieu d’un bahut qui se cironne,
    Où des fleurs d’oranger jaunissent en couronne ;
    Un lit large et profond aux rideaux étouffants,

    Où meurent les aïeux, où naissent les enfants,
    Et creusant de son poids la couverture bleue,
    Un chat rouge qui dort le museau sous sa queue.
  • Édouard Michaud • Le faure | Les rendez-vous du vers

    Le faure

    Édouard Michaud


    Dans sa forge, antre noir où la flamme est pareille
    À la rouge splendeur des ronds soleils d’hiver,
    Vers l’enclume qui tinte aux chocs du marteau clair
    Il se penche, vermeil dans sa barbe vermeille.

    Tordant en arc fendu le fer double des bœufs,
    Battant la faux qui sonne et d’où part l’étincelle,
    Il prépare, et son front éclatant en ruisselle,
    Le deuil qui suit la fauche aux flancs des tucs herbeux.

    Juin commence et la nuit descend, pure. Il persiste
    Un peu du couchant mort dans le ciel presque triste.
    Plus de pâtre attardé et le vide est total.

    Et grandi d’être seul, le faure qui s’obstine
    Semble, sculpté du feu dont l’ardeur le patine,
    Un dieu de bronze neuf prêt pour le piédestal.
  • Auguste Gaud • Nanon et sa vache | Les rendez-vous du vers

    Nanon et sa vache

    Auguste Gaud


    La petite Nanon, à la rose frimousse,
    A conduit dans le val herbu sa vache rousse,
    Qui broute le gazon sous les grands peupliers.
    Les chèvres, les agneaux, les boucs et les béliers,
    Dans les ombreux sentiers, parmi les vertes mousses,
    Folâtrent et s’en vont broutant les jeunes pousses,
    Tout le long des taillis épais et des buissons,
    Où merles et linots égrènent leurs chansons.

    Nanon aura douze ans aux prochaines vendanges ;
    Son fichu de velours est tout garni de franges,
    Et sa coiffe lui sied certes mieux qu’un chapeau ;
    Sa joue a la fraîcheur d’une rose, sa peau
    Est blanche comme un lys que vient frôler l’abeille ;
    Et sa bouche est à la fraise des bois pareille,
    Quand au soleil de mai le matin dans l’aiguail,
    Elle brille comme une perle de corail...

    À l’ombre d’une haie en fleur elle est assise,
    Et dans ses blonds cheveux que caresse la brise,
    Elle a mis des bleuets et de blancs liserons...
    Sa vache rousse est là, dans l’herbe ; ses yeux ronds
    Qui vous fixent parfois avec mélancolie,
    Sont doux ; et de bon lait sa mamelle est remplie.
    Ses cornes sur son front forment comme un croissant,
    Or, elle suit l’enfant d’un regard caressant ;
    Et, quand de son côté Nanon tourne la tête,
    On voit soudain briller les doux yeux de la bête.
  • Blanche Tisseire • L’Héritage du vieux Farinel | Les rendez-vous du vers

    L’Héritage du vieux Farinel

    Blanche Tisseire


    Le moulin délaissé depuis plusieurs années,
    De son vieux Farinel semble porter le deuil.
    L’Héritier dédaigneux en a fermé le seuil,
    Tout cela n’est pour lui que choses surannées.

    Surannés, ces longs bras où s’engouffrait le vent,
    Que l’hiver transformait en palettes d’hermines,
    Dans le logis désert l’Oubli vainqueur chemine,
    Il rôde, à pas feutrés, des meules à l’auvent.

    Surannés, ces habits, ce grand bonnet rustique,
    Du pauvre Farinel qu’éveillait le matin.
    Les sacs de grain étaient son grec et son latin,
    Tout restait calme joie en son long rêve antique.

    Ce rêve se bornait au talus de gazon
    D’où le blé ressortait belle farine blanche :
    La figure poudrée et le poing sur la hanche
    Il regardait le soir descendre à l’horizon.

    Ministre de Cérès qui fait la moisson blonde
    Il aimait ce tableau qu’aimèrent ses aïeux,
    Dans sa vieille routine il était orgueilleux
    De bien moudre le blé, grand nourricier du monde,

    Survivant d’un autre âge, il ne s’occupait pas
    D’un gain plus élevé, d’un travail plus facile.
    Au premier chant du coq il se levait docile
    Sans voir qu’une grande Ombre accompagnait ses pas.

    Cette ombre un jour glaça le souffle sur sa bouche,
    Le logis animé devint silencieux,
    L’Héritier le lorgnant d’un air insoucieux,
    Murmura : « Rien ne vaut la peine que j’y touche

    « Moulin, tes bras falots pourront dormir longtemps,
    « Tes murs seront bientôt une affreuse masure,
    « Ainsi qu’un vêtement fendu, rongé d’usure,
    « Tu subiras tout seul les insultes du Temps.

    « Le Village à tes pieds, s’étoile de lumière,
    « Nulle électricité n’illumine ton front,
    « Débris des jours passés, pardonne mon affront,
    « Ma vie en deviendrait beaucoup trop coutumière ».

    Pauvre vieux Farinel, ennemi du Progrès,
    Tu ne connaissais pas cet Héritier avide
    Qui t’oublia si vite et dont la main trop vide
    N’a pas su t’effeuiller une fleur de regrets.
  • Emmanuel Auréjac • Aux paysans | Les rendez-vous du vers

    Aux paysans

    Emmanuel Auréjac


    Ô paysans, aimez la terre, les guérets
    Où votre bras musclé s’acharne, où votre torse
    Livre aux baisers du vent le hâle de l’écorce,
    Où votre faim s’apaise aux rustiques brouets.

    Ne la quittez jamais, la terre ; les regrets
    Suivraient de près, hélas ! la miroitante amorce ;
    La terre est le facteur puissant de votre force,
    Elle épure le sang qui bat sous vos droguets.

    Tandis qu’en votre ciel, terne ou bleu, toujours vibre
    Ce grand frémissement qui dit : « Homme, sois libre »,
    Des clartés de l’aurore aux couchants assoupis.

    Pour le cœur qui s’éveille et pour l’âme lassée
    S’élève du sillon avec l’or des épis
    La chaste floraison de la Bonne Pensée.

powered by Advanced iFrame

Avatar de Aurélien Ridon du Mont aux Aigles

Aurélien Ridon du Mont aux Aigles

Fondateur des Rendez-vous du vers

Article épinglé

Auteurs

Flux RSS du podcast

Sélections

Derniers articles

Articles les plus consultés

Archives du blog

Charles Argentin (1897-1919)

Louis Duplain (1861-1931)

Louis Fevez (1885-1949)

Auguste Gaud (1857-1924)

Lud. Jan (1864-1894)

Blanche Lamontagne (1889-1958)

Étienne Marcenac (1874-1956)

Jules Mayor (1877-1966)

Édouard Michaud (1876-1935)

Henry Muchart (1873-1954)

Henri Pauthier (1859-1924)

Georges Quiquemelle (1863-1936)

Jean Rebier (1879-1966)

Raoul Toscan (1884-1946)

Arsène Vermenouze (1850-1910)

Emmanuel Vitte (1849-1928)


Flux RSS du blog



2 872 visites

© ℗ 2023-2026



Les rendez-vous du vers : l’élite rustique © ℗ 2023-2026