Solitude absolue au bord de l’étang calme Qu’un souffle à peine atteint dans le soleil léger. La feuille est lisse aux troncs qu’on voit en lui plonger Et dont les rameaux lourds ont des ampleurs de palme.
Pris à l’émail sorti de très artistes doigts, Le fugitif saphir d’un martin-pêcheur passe. Une carpe a sauté, floc géant — un rapace Gagne, point inquiet, d’un vol pesant les bois.
La noire poule d’eau fait son appel bizarre. À portée de caillou, la Dronne exquise égare Parmi des prés son flot impeccablement net ;
Et delà la clé grise où quelque fusain bouge, Un coteau de rocs noirs et de bruyère met Au bleu parfait du ciel son arc de splendeur rouge.
Un vent frais fait frémir les sapins sur les pentes, Ride, au creux du vallon, l’eau du lac endormi, Et vers le mont drapé de vapeurs à demi Va, gonflé du parfum des sauges et des menthes.
Une invisible main lève, comme une mante, De l’épaule du pic frileux le brouillard gris ; Sur le pas du Berger, un troupeau de cabris, Cornes hautes, au flanc des rochers bruns, serpente.
Et le ciel est un champ immense de bleuets Où la brise éparpille un vol blanc de duvets ; Or, le temps est venu de la moisson florale :
Le char des moissonneurs entre dans le sillon, Et le monde ébloui voit, dans un tourbillon, Tourner le moyeu d’or de la roue aurorale.
Auprès de la fenêtre aux rideaux de coton La table de sapin, blanche et bien équarrie ; Le dressoir aux vieux plats où des amants se rient Des injures du temps, sous un galant dicton ;
Balançant lentement son disque de laiton L’horloge entre Joseph et la Vierge Marie Et, pris entre sa gaine et la tapisserie, L’almanach rapporté du chef-lieu de canton ;
Un globe au milieu d’un bahut qui se cironne, Où des fleurs d’oranger jaunissent en couronne ; Un lit large et profond aux rideaux étouffants,
Où meurent les aïeux, où naissent les enfants, Et creusant de son poids la couverture bleue, Un chat rouge qui dort le museau sous sa queue.
Dans sa forge, antre noir où la flamme est pareille À la rouge splendeur des ronds soleils d’hiver, Vers l’enclume qui tinte aux chocs du marteau clair Il se penche, vermeil dans sa barbe vermeille.
Tordant en arc fendu le fer double des bœufs, Battant la faux qui sonne et d’où part l’étincelle, Il prépare, et son front éclatant en ruisselle, Le deuil qui suit la fauche aux flancs des tucs herbeux.
Juin commence et la nuit descend, pure. Il persiste Un peu du couchant mort dans le ciel presque triste. Plus de pâtre attardé et le vide est total.
Et grandi d’être seul, le faure qui s’obstine Semble, sculpté du feu dont l’ardeur le patine, Un dieu de bronze neuf prêt pour le piédestal.
La petite Nanon, à la rose frimousse, A conduit dans le val herbu sa vache rousse, Qui broute le gazon sous les grands peupliers. Les chèvres, les agneaux, les boucs et les béliers, Dans les ombreux sentiers, parmi les vertes mousses, Folâtrent et s’en vont broutant les jeunes pousses, Tout le long des taillis épais et des buissons, Où merles et linots égrènent leurs chansons.
Nanon aura douze ans aux prochaines vendanges ; Son fichu de velours est tout garni de franges, Et sa coiffe lui sied certes mieux qu’un chapeau ; Sa joue a la fraîcheur d’une rose, sa peau Est blanche comme un lys que vient frôler l’abeille ; Et sa bouche est à la fraise des bois pareille, Quand au soleil de mai le matin dans l’aiguail, Elle brille comme une perle de corail...
À l’ombre d’une haie en fleur elle est assise, Et dans ses blonds cheveux que caresse la brise, Elle a mis des bleuets et de blancs liserons... Sa vache rousse est là, dans l’herbe ; ses yeux ronds Qui vous fixent parfois avec mélancolie, Sont doux ; et de bon lait sa mamelle est remplie. Ses cornes sur son front forment comme un croissant, Or, elle suit l’enfant d’un regard caressant ; Et, quand de son côté Nanon tourne la tête, On voit soudain briller les doux yeux de la bête.
Le moulin délaissé depuis plusieurs années, De son vieux Farinel semble porter le deuil. L’Héritier dédaigneux en a fermé le seuil, Tout cela n’est pour lui que choses surannées.
Surannés, ces longs bras où s’engouffrait le vent, Que l’hiver transformait en palettes d’hermines, Dans le logis désert l’Oubli vainqueur chemine, Il rôde, à pas feutrés, des meules à l’auvent.
Surannés, ces habits, ce grand bonnet rustique, Du pauvre Farinel qu’éveillait le matin. Les sacs de grain étaient son grec et son latin, Tout restait calme joie en son long rêve antique.
Ce rêve se bornait au talus de gazon D’où le blé ressortait belle farine blanche : La figure poudrée et le poing sur la hanche Il regardait le soir descendre à l’horizon.
Ministre de Cérès qui fait la moisson blonde Il aimait ce tableau qu’aimèrent ses aïeux, Dans sa vieille routine il était orgueilleux De bien moudre le blé, grand nourricier du monde,
Survivant d’un autre âge, il ne s’occupait pas D’un gain plus élevé, d’un travail plus facile. Au premier chant du coq il se levait docile Sans voir qu’une grande Ombre accompagnait ses pas.
Cette ombre un jour glaça le souffle sur sa bouche, Le logis animé devint silencieux, L’Héritier le lorgnant d’un air insoucieux, Murmura : « Rien ne vaut la peine que j’y touche
« Moulin, tes bras falots pourront dormir longtemps, « Tes murs seront bientôt une affreuse masure, « Ainsi qu’un vêtement fendu, rongé d’usure, « Tu subiras tout seul les insultes du Temps.
« Le Village à tes pieds, s’étoile de lumière, « Nulle électricité n’illumine ton front, « Débris des jours passés, pardonne mon affront, « Ma vie en deviendrait beaucoup trop coutumière ».
Pauvre vieux Farinel, ennemi du Progrès, Tu ne connaissais pas cet Héritier avide Qui t’oublia si vite et dont la main trop vide N’a pas su t’effeuiller une fleur de regrets.
Ô paysans, aimez la terre, les guérets Où votre bras musclé s’acharne, où votre torse Livre aux baisers du vent le hâle de l’écorce, Où votre faim s’apaise aux rustiques brouets.
Ne la quittez jamais, la terre ; les regrets Suivraient de près, hélas ! la miroitante amorce ; La terre est le facteur puissant de votre force, Elle épure le sang qui bat sous vos droguets.
Tandis qu’en votre ciel, terne ou bleu, toujours vibre Ce grand frémissement qui dit : « Homme, sois libre », Des clartés de l’aurore aux couchants assoupis.
Pour le cœur qui s’éveille et pour l’âme lassée S’élève du sillon avec l’or des épis La chaste floraison de la Bonne Pensée.